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A celle qui était trop gaie

 

 

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon coeur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur !

Charles Baudelaire
 » Les fleurs du Mal »
1857

Il faisait partie des poèmes condamnés du recueil « Les Fleurs du Mal » en 1861, à cause de certains vers trop sexuellement explicites ( la signification des strophes 8 et 9 est assez claire tout de même…)

Baudelaire a essayé d’expliquer qu’en utilisant ces expressions, il ne voulait pas parler des rapports sexuels, mais d’exprimer sa façon de transmettre son désespoir pour ne faire qu’un avec la femme qu’il aimait (d’ailleurs c’est pour cela qu’il utilise le mot « sœur » dans le dernier vers).

C’est un beau poème, plutôt positif sur l’amour, même si on voit bien l’esprit tourmenté de Baudelaire, sous la forme du sadisme qui est mise en évidence et ce désir de partager son malheur avec la femme qu’il aime.

C’est mon poème préféré…Certains vers sont justes magnifiques, surtout la strophe :

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit

Ou

Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Je trouve ces vers absolument sublimes !

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