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Titre : L’heure du Roi (vo: Tschass korolya)
Auteur : Boris Khazanov
Date : 1977
Nombre de pages : 126

  • L’intrigue

Au début de la deuxième guerre mondiale, un petit pays du Nord se fait envahir par l’armée du Reich. le pays est tellement petit et insignifiant qu’on permet au Roi de rester en place. Se soumettant, le pays et ses représentants essayent de s’habituer à leurs envahisseurs et tentent de reprendre leur vie d’avant. Le Roi continue tous les dimanches à se promener dans les rues de sa ville et à saluer ses sujets. Jusqu’au jour, où les juifs sont tenus à porter l’étoile jaune.

  • Ce que j’en ai pensé

Ce tout petit livre qui ne paye pas de mine, dont l’auteur m’était complètement inconnu, ce petit livre est un chef d’œuvre!

Il contraste étrangement avec les grands romans russes, ces pavés et toutes ses fresques romanesques…Ici l’auteur mélange les genres et il est à la fois un roman contestataire russe, une sorte de parodie, un roman philosophique… Quand on commence à le lire, on pense d’abord à une parodie…Quand on arrive à la fin, on se rend compte qu’on est en face d’un roman philosophique.

Ce livre est quand même une grande critique de l’Union Soviétique et de ses crimes…L’auteur utilise le Reich et Hitler, mais le parallèle est vite fait avec un autre envahisseur …on va dire que le thème de dictature n’est pas tout à fait étranger à la Russie, de même que « régime totalitaire ».

J’ai bien aimé retrouver tous ses parallèles…ici on ne cite pas le nom du pays, un petit pays ridicule de taille, dont tout le monde se moque…à l’époque du Reich, c’était les Pays-Bas ? Le Danemark ? Dans le quotidien de l’auteur…c’est l’Estonie ? La Lettonie ?

Le Roi, au début du roman montre à son peuple la marche à suivre : Il ne fait rien.  Surtout ne pas provoquer, ne pas déclencher de crise, laissez aller, se soumettre et attendre. Tout finira par se passer bien.

Donc il ne fait rien et tout le monde suit et comprend son comportement…mais comment alors expliquer la fin ? Que s’est-il passé ?

[Attention, je dévoile la fin]

L’auteur nous fait remarquer avec justesse qu’il y a une différence entre se savoir libre et utiliser cette liberté.

Le Roi était étroitement lié à son pays, ses sujets, il les représentait, il était l’exemple pour tous. Mais durant une de ses promenades, durant 15 minutes, il a utilisé sa liberté et il a montré ce qu’il pensait de cette stigmatisation des juifs. Sans bruit, sans éclats, sans même parler, main dans la main avec sa femme, il a fait sa promenade habituelle…Seulement, il avait cousu une étoile de David sur son manteau et sa femme avait fait de même.

Cet acte, insensé et provoquant lui a couté la vie…sa femme et son fils ont été envoyé en camps de concentration…ce fut un geste pour ne rien faire finalement…quel est l’intérêt de faire ça ? Une fois mort, est ce que cela a vraiment servi à quelque chose ?

On serait tenté de dire non, surtout que son geste a resserré la dictature et les effets négatifs de celle-ci…Est-ce qu’il ne vaut mieux pas survivre et ne pas commettre des gestes stupides et extravagants qui ne changeront finalement pas grand-chose ?
Ne vaut-il mieux pas baisser la tête et essayer d’œuvrer dans l’ombre, que de faire un « beau et grand geste », quitte à en mourir ? Le temps de ce genre de héros n’est-il pas passé ? Qui trouverait encore, comme Achilles que mourir jeune mais connu (pour des milliers et milliers d’années) est un destin enviable ?

Qu’est ce qui est plus important finalement ? La responsabilité individuelle envers notre intégrité, ou notre responsabilité envers les autres ? C’est tellement simple de dire qu’on n’a pas le choix, qu’on est obligé, mais on a tout le temps le choix. Ce sont juste les conséquences qu’on n’arrive pas à assumer (et souvent à juste titre !).

« Le roi avait seulement cédé à une lubie » Il n’y a pas de réponses dans ce livre, c’est au lecteur de trouver celle qu’il préfère. Tout ce qu’on sait finalement, c’est que le Roi a cédé à une lubie. C’est tout. Et c’est ce qui rend ce livre encore plus formidable, je trouve, cette absence de réponse.

Il y avait un autre passage assez étrange dans ce roman…la rencontre du Roi avec Hitler, dans un cadre médical. Le Roi est presque déçu une fois devant lui…Ce n’est pas un Dieu, ni un surhomme, c’est juste un homme ordinaire habité par le démon -comme il dit – et qui se sent aussi mal à l’aise et respectueux envers son médecin que n’importe quel autre personne…Le Roi avait l’impression d’être trompé, de se retrouver devant un usurpateur d’identité…

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J’ai eu du mal à faire cette critique. Ce livre m’a beaucoup touché et je me rends compte en me relisant que cela ne se voit pas tant que ça, mais que je serais incapable de la recommencer autrement. Je le conseille vivement à tous, il fait partie des livres qu’il faut avoir lu je trouve.

  • Extrait

Rien au monde n’aurait pu l’interrompre. Son travail recelait également un autre sens, plus élevé : le chignon d’Amalia, grisonnant et jaunâtre, ses mains enfantines attachées à leur besogne rayonnaient d’une foi spécifiquement féminine en la victoire ultime de la vie: ils proclamaient l’espérance que -d’une façon ou d’une autre – tout s’arrangerait enfin, ils donnaient du courage. 

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