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Titre :  L’année de la pensée magique  (vo : the year of magical thinking)
Auteur : Joan Didion
Date : 2005
Nombre de pages : 277

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  • L’intrigue

Un soir de décembre à New-York, alors que Joan Didion s’apprête à diner avec son époux John Gregory Dunne, celui-ci a une crise cardiaque.

Durant toute une année, alors qu’elle s’occupe de sa fille très malade et qu’elle essaye de reprendre une vie normale, elle va analyser le deuil : les souffrances, le déni, l’incompréhension, la folie.

  • Ce que j’en ai pensé

Violette du Club des Lectrices nous avait parlé il y a plusieurs mois de cette auteure, que je connaissais vaguement à cause de la dernière rentrée littéraire et de la sortie de son dernier livre.

En voyant ce livre régulièrement à la bibliothèque, je me suis laissée tenter et je l’ai emprunté.

Joan Didion est une auteure née en 1934. Elle est connue comme journaliste, essayiste et romancière, ainsi qu’auteure de scénarios de film. Dans ses écrits, elle explore le trouble et l’agitation sociale et personnelle. Elle est considérée une auteure culte par beaucoup d’écrivains.
C’est donc une personne assez connue aux Etats-Unis (et pourtant, elle est relativement peu connue en France je trouve).

J’ai eu très peur un moment d’être incapable de lire ce livre. Perdre la personne qu’on aime et qui partage notre vie jour après jour est certainement une de chose qui me fait le plus peur.
Il y a des livres comme ça, dont le thème me fait trop peur, ou est insoutenable (cela m’était arrivé avec le roman « Nos étoiles ont filé » d’Anne-Marie Revol…très bien écrit, mais trop dur pour moi) et je décide de m’arrêter, pour ne pas me faire du mal.

Or ici, finalement, grâce à l’écriture de Joan Didion, je n’ai pas eu à m’arrêter. C’est sans aucun doute dû à son style exceptionnel.
Ce récit n’est pas -je trouve- très émotionnel. Joan Didion reste très calme, très scientifique, très impersonnelle : elle nous raconte cette première année terrible, en nous décrivant très spécifiquement ce qui s’est passée, ce qu’elle a pensé et ce qu’elle a fait.

Elle analyse le deuil en fait. Sans en faire un essai, elle le décrit, y pense, se documente, essaye de comprendre comment il fonctionne et qu’est-ce qu’il en ressort. Elle fait ce qu’on ose guère faire : mettre des mots sur ce drame, non seulement le drame lui-même, mais sur les jours, les uns après les autres, plusieurs mois après. La mort, on y pense tous, même si on évite. Joan Didion, elle s’y plonge et en ressort avec ce livre.

J’ai du mal à voir cet ouvrage comme un roman. Ce n’est pas romancé. Cela me fait penser à une sorte de témoignage à cause du contenu, mais aussi à un essai, à cause du ton très impersonnel qui est employé. Ton, qu’elle quitte à de très rares occasions, qui rendent le récit boulversant.

Joan Didion a toujours pensé que le savoir, l’information et la connaissance permettaient d’avoir un certain contrôle sur la vie et sur les événements. « Savoir, c’est contrôler » est une phrase qui revient souvent.
D’où ce besoin de lire des ouvrages sur la pathologie de sa fille, sur ce qui a causé la mort de son époux et sur le deuil. Et d’une certaine manière, à la fin de ce livre, le deuil se retrouve nu, désacralisé. Et ça, c’est impressionant, vu comment notre société y réagit.

J’ai beaucoup aimé ce qu’elle dit sur le deuil et la mort : Avant, la mort était tout le temps présente, l’être humain en avait moins peur car on la cotoyait régulièrement, puisqu’on ne pouvait que difficilement l’empêcher.
Maintenant qu’on arrive à la repousser, la mort nous fait très peur. On n’en parle pas, on tourne autour…surtout dans notre société qui refuse de vieillir, cherchant à prolonger la jeunesse au maximum.

Cela ne se fait pas d’afficher son chagrin.Le deuil doit être maintenu secret, ou alors être très discret et noble. Il faut être fort, ne rien montrer, craquer si on veut, mais rideaux fermés, chez soi et tout seul. Il faut surmonter rapidement, ne pas être trop triste. Ne rien montrer. C’est malsain et effrayant je trouve.

Avant, on ne pouvait pas rire ni danser, on était en noir pendant des mois et des mois (voir des années et des années pour les époux). A présent, il faut oublier au plus vite et passer à la suite. On est passé d’un extrême à l’autre.

Alors qu’elle essaye d’apprendre à vivre seule, d’apprivoiser la solitude, durant toute cette première année, il y a une pensée qui s’impose, alors qu’on la sait stupide, irrationnelle, impossible « Et si il revenait? Et si je pouvais le faire revenir? ». C’est l’année de la pensée magique, celle où tout est encore possible, parce que la mort de son époux n’appartient pas encore au passé, c’est un drame qui s’est produit dans l’année. Il est encore possible de l’arrêter, de retourner en arrière où de changer le cours des choses.
Et ainsi Joan Didion cherche dans le passé, dans la chronologie (qu’elle dissèque au maximum : qu’avons-nous fait ce jour là? Et si j’avais fait ça? Et si on avait pris cette décision?) de manière irrationnelle (et elle le sait très bien, mais elle ne peut s’en empêcher) une façon de faire revenir son époux.

J’aurais encore tellement de choses à dire sur ce livre…mais je vais m’arrêter là, ma critique est déjà bien assez longue. Je ne peux dire qu’une chose : c’est un livre à lire.

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Un livre assez exceptionnel dans son genre, dont je ne regrette pas du tout la lecture.
C’est un livre que j’ai apprécié et qui -je pense- doit aider les personnes dans la même situation qu’elle. Je vais essayer d’en savoir plus sur cette écrivaine. Elle a vraiment une écriture incroyablement bonne.

  • Extrait

Je sais pourquoi nous essayons de garder les morts en vie : nous essayons de les garder en vie afin de les garder auprès de nous.
Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous-même, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts.
Les laisser devenir la photo sur la table de chevet. Les laisser devenir le nom sur les comptes de tutelle. Les laisser partir au fil de l’eau.

Savoir tout cela ne rend pas plus facile de le laisser partir au fil de l’eau.

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