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Titre : L’Art à la Joie 
Auteure : Goliarda Sapienza
Date : 1998 (2005 en France)
Nombre de pages : 636

  • L’Intrigue

Modesta est née le 1er janvier 1900 en Sicile, sans père, avec une mère dans la misère qui passe son temps à hurler ou à se taire.
Mais elle se retrouve soudainement sans famille et est mise dans un couvent, où elle devient la préférée de Soeur Léonora, la mère supérieure. Destinée à la religion, elle va tout faire pour échapper à ce sort.

  • Ce que j’en ai pensé

Mon Dieu quel roman!
Ce livre a été un énorme coup de cœur. Ce fut LE roman de mon été 2017, sans hésiter. Dire que j’ai adoré cette lecture n’est pas assez, cela faisait longtemps que je n’avais pas autant aimé un roman.
Je pense même qu’il s’agit de mon plus gros coup de cœur depuis le début de l’année 2017!

Et pourtant, je l’ai maltraité cette lecture…
J’ai mis un peu de temps à m’y mettre, la taille du roman m’effrayait, sa couverture ne m’attirait pas plus que ça, ainsi que son résumé, qui ne me faisait franchement pas rêver. J’avais récupéré cet exemplaire lors de dons à la médiathèque, en me disant qu’un tel classique en grand format, cela ne se refusait pas.^^
Puis je l’avais donc soigneusement oublié pendant près de 2 ans.

Je l’ai donc commencé en parallèle à ma lecture de Monsieur Pickwick en juillet. Et j’ai eu un peu de mal avec le style au début. J’avais besoin de me concentrer pour comprendre, il est assez particulier, assez décousu, on met du temps à se plonger dedans et à trouver le bon rythme. 
De plus celui-ci est lent. Il faut le savoir, l’action n’est pas effrénée. Beaucoup de réflexions, d’introspections, de temps morts, de dialogues…J’aime ce genre de romans, donc cela ne me gène pas, mais je préfère prévenir les lecteurs! C’est un roman qui se mérite. 

Et pourtant déjà là, cela me plaisait. Malgré les difficultés de style, je rentrais dedans, j’avais envie de connaitre la suite, de suivre ce personnage si extraordinaire…J’ai fini par plonger dedans et avaler lentement les pages, mais avec un énorme plaisir.

Puis les vacances à la mer sont arrivées et là, ce pauvre livre, je l’ai laissé tomber pour 10 jours. 

Ce n’est pas un livre qu’on peut prendre pour juste 5 minutes parce qu’on les a. Il faut vraiment avoir le temps, se plonger dedans. Et durant les vacances familiales, ce temps de lecture, je ne l’ai pas. Je l’ai donc mis de côté, afin de pouvoir le reprendre tranquillement et plus sérieusement à mon retour. Et je l’ai terminé, finalement bien trop rapidement chez moi. 

Goliarda Sapienza a mis une dizaine d’années à écrire ce roman et a essayé de le publier pendant près de 20 ans. Mais hélas, aucun éditeur italien n’en voulait, ce roman était bien trop féministe et avant-gardiste pour l’époque.
Il a été finalement publié à compte d’auteur –son mari l’a publié, elle était décédée depuis 2 ans – en 1998, sans bruit. Et c’est grâce aux traductions, notamment la française que ce roman est devenu un grand succès, enfin reconnu dans son pays d’origine.

Et que de thèmes sont abordés et traités dans ce roman : féminisme, socialisme, liberté, racisme, sexualité, bi-sexualité…
Vous pouvez imaginer la richesse de ce roman!

L’histoire commence en 1909, donc quelques années avant la première guerre mondiale et s’achève une dizaine d’années après la seconde. On couvre donc une bonne partie du siècle durant ce roman. On assiste avec elle à des moments historiques (les deux guerres, la montée du fascisme, l’arrivée du socialisme…) mais également à des moments plus banals de la vie : les mariages, la maternité, les morts, les pertes ou gains d’argent, la vieillesse…bref, la vie quoi.

La majeure partie de l’histoire se déroule en Sicile, dans une société fermée, patriarcale et assez dure. Le progrès arrive doucement, il y a beaucoup de superstitions, de règlements de compte, de choses inavouées.
Le début du roman est d’ailleurs assez violent, je préfère prévenir.

La sexualité et la liberté de la pratiquer comme on le souhaite sont des points qui reviennent très souvent dans ce roman.
Et franchement, cela fait du bien. Dès les premières pages, on en parle, sans aucun fard ni pudeur, comme quelque chose de finalement très naturel et qu’on choisi comme on le souhaite et on le sent : sexe avant le mariage, masturbation, bisexualité, homosexualité…tout y passe, Modesta y pense et les « pratique », libre de son corps et de sa tête.
Bien évidemment, elle se heurte à plusieurs personnes, plusieurs traditions, mais elle est sûre d’elle et toujours prête à dialoguer, expliquer et surtout décidée à vivre sa vie. C’était limite rafraîchissant de lire sur des rapports homosexuels non pas sous ce nom là, mais sous le nom de rapport amoureux, tout simplement.

Le personnage de Modesta est une personnage clé qu’on ne peut pas oublier. Franchement j’ai été bluffé par la richesse de ce personnage!
C’est un personnage qu’on suit une très grosse partie de sa vie. On va la voir grandir, s’instruire, se poser toujours des questions, se remettre en cause en permanence, essayer de comprendre comment elle pense, pourquoi elle pense ainsi : est-ce du à elle? A la société? A l’éducation qu’elle a reçu?
Elle essaye autant que possible de se détacher des idées reçues, même quand elle doit se faire violence à elle-même.
Elle a eu énormément de chance, mais elle a su utiliser cette chance de la meilleure manière possible (mais évidemment, si elle était restée une paysanne pauvre, sans instruction, ni argent, elle ne serait pas allée très loin). Ce qu’elle a réussi à construire, c’est surtout à elle qu’elle le doit.

Et c’est cela que j’ai vraiment adoré : la force de ce personnage. Modesta ne veut dépendre de rien et ne se soumettre à rien : ni aux hommes, ni à sa famille, ni encore aux idéologies, ni à sa situation ou à l’argent ou encore à l’art. Elle est extrêmement lucide sur sa condition, sur la condition des êtres humains et elle est toujours prête à se remettre en question, à évoluer, à apprendre.

Elle a compris que la seule solution pour les hommes (et en particulier les femmes) réside dans l’éducation et la culture. Et elle va continuer à apprendre jusqu’au bout de sa vie, accumulant ainsi sa sagesse et son intelligence.
Elle va aussi permettre à sa famille d’évoluer, de faire évoluer la vision de la femme et sa liberté.

Car elle est libre et elle le revendique. Elle ne ploie ni devant les générations antécédentes qui veulent la faire rentrer dans le rang, ni devant sa génération qui s’affole de ses envies de liberté, ni même devant la génération suivante qui voudrait qu’elle se range.
Elle suit ses envies, ses besoins, ses désirs.

J’ai beaucoup aimé les passages où elle se plonge dans un nouveau sujet d’étude, qu’elle l’essore au maximum et qu’après, elle prend de la distance, afin de pouvoir mieux juger et comprendre ce qu’elle a appris.

J’aime beaucoup le titre aussi, que je trouve très juste. Durant toute sa vie, Modesta va essayer de cultiver la joie, où qu’elle soit et de quelque manière possible. Elle n’est pas défaitiste, juste réaliste et elle sait que le bonheur, la joie sont deux choses primordiales dans la vie. Si elle peut les partager, c’est d’autant mieux. Elle refuse le deuil, la tristesse, la culpabilité et l’angoisse, pour vivre pleinement sa vie, elle assume tout.
Elle veut vivre, elle veut que sa vie soit à son image, comme elle le voit et non comme les autres la voit. Et ce besoin de vivre dans la joie est sa force.

Ce roman est une véritable hymne à la joie, à l’acceptation de soi, de ses défauts et avantages, l’acceptation des autres.

Et même tous les personnages secondaires valent la peine d’être cités finalement. Chaque personnage a apporté quelque chose, que cela soit positif ou négatif, mais aucun n’est de trop. Ils sont tous riches et profonds. Ils font parfois des apparitions très brèves, parfois ils accompagnent l’héroïne sur plusieurs années.

J’ai beaucoup aimé les personnages de Beatrice, de Carmine et de Jacopo et ce pour des raisons différentes à chaque fois. Beatrice était touchante dans sa naïveté, sa folie et son traditionalisme. Carmine a beaucoup apporté à la jeune Modesta, il était fort et puissant, mais bon et patient. Jacopo, par sa sensibilité et son intelligence.

Si je devais lui trouver un défaut, c’est que dû au style, certaines transitions ne sont pas forcément évidentes à suivre…parfois je m’arrêtais dans le récit en me disant what what what (oui exactement ça) on est où là, il s’est passé quoi c’est quoi ce bon dans le futur? Est-ce qu’elle est juste entrain de penser ou une action est réellement entrain de se produire?
C’était parfois un peu brutal et j’avais besoin de quelques lignes pour retrouver mes marques et comprendre ce qui s’était passé.

Il y a tellement de choses à dire sur ce roman, que je pourrais continuer encore pendant des heures…mais je vais vous épargner cela et m’arrêter là, cette critique est suffisamment longue!

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Un roman magnifique, un peu ardu à la lecture et lent à dévorer, un roman qui se mérite, mais un énorme coup de cœur que j’ai très envie de relire déjà et de faire découvrir à tous!

Je ne peux que vous conseiller de vous y frotter, voir si le style vous convient et de découvrir la vie incroyablement riche de Modesta et ce récit féministe et plein de joie.

 

  • Extrait

S’ils avaient vu Ippolito, ils se seraient rendu compte qu’il n’était pas aussi monstrueux que le leur avait représenté leur imagination. Ne jamais refuser de voir les côtés désagréables de la vie ; quand on ne les connaît pas, la réalité leur fat prendre des proportions gigantesques dans l’imagination, les transformant en cauchemars incontrôlables.